J’ai travaillé sur beaucoup de projets qui ne se sont pas montés, dont un qui me tenait particulièrement à coeur, très différent de ce que j’avais fait jusque-là : l’histoire du détournement de l’Airbus à Alger en 1994. Je rêvais d’aborder tous les genres, de m’éloigner d’un cinéma d’auteur forcément ghettoïsé, c’est-à-dire de tourner des scénarios que je n’aurais pas écrits.
Et c’est la télévision qui me l’a permis. Mon travail y a été respecté, j’ai eu beaucoup de liberté et je m’y suis bien amusé, notamment en réalisant LES BLEUS, une série largement primée et qui a remporté un franc succès sur M6, dont je viens de finir la deuxième saison. Par ailleurs, j’ai publié un quatrième roman, LES HOMMES IMMOBILES, et écrit beaucoup de scénarios pour mes confrères, dont Elie Chouraqui et récemment celui, très récompensé, du 7ÈME JURÉ pour Edouard Niermans sur France 2. Dès janvier, j’attaquerai un long feuilleton médiéval : un rêve de gosse.
Ce que j’aime, c’est raconter des histoires. Il n’y a pas de différence, pour moi, entre un film de télévision et un film de cinéma à petit budget.
C’est un scénario original de Bruno Cadillon, que m’a proposé le producteur Fabrice Coat il y a quelques années. L’humour décalé, le ton parfois absurde de l’histoire et des dialogues, me plaisaient. Je me suis dit alors que j’aurais aimé l’avoir écrit, ce qui est mon critère fondamental pour m’attacher à un projet s’il n’est pas de moi. On y trouvait ce mélange atypique des genres, dont j’ai accentué au tournage le côté comédie romantique.
Une jeune femme vient se ressourcer chez ses parents, qui en l’occurrence sont deux hommes, et se retrouve au milieu d’un joli bordel. Ces deux types, dont la nature du lien affectif est laissée à l’appréciation de chacun, sont d’anciens soixante-huitards. Des grands-pères, donc, mais bien différents de ceux qu’on voit dans les pubs pour bonbons au caramel ou conventions obsèques. La génération des sexagénaires d’aujourd’hui n’a pas forcément été nourrie à l’accordéon d’André Verchuren. Elle écoutait Jimmy Hendrix et les Doors, fumait de l’herbe et a vécu à fond la libération sexuelle. C’est cet aspect du scénario qui m’excitait en premier lieu. Quelle relation pouvait avoir une jeune femme avec ces aïeux dont la jeunesse était un peu plus chtarbée que la moyenne ? Surtout, lorsqu’on s’aperçoit que l’héroïne est finalement plus coincée que ses parents. Quand Claire écoute des tubes des années 80, son père lui dit qu’elle ferait mieux d’écouter « du rock plutôt que cette merde». Une sorte de conflit des générations inversé, finalement.
Effectivement. D’abord, il y a Patrick Chesnais, à la carrière longue comme le bras, connu et reconnu pour un cinéma à la fois d’auteur et populaire. Ensuite, il y a Daniel Prévost, atypique : il vient de chez Jean Yanne, de la télé, et acquiert depuis quelque temps une légitimité d’acteur plus que méritée. Et puis il y a Judith Godrèche, identifiée cinéma rive gauche, néanmoins capable d’aborder le cinéma très populaire style Bimboland. Là-dessus, très bonne nouvelle, arrive Alexandre Astier, qui fait rire toute la France avec un KAAMELOT plus qu’original, et qui me fait le très grand bonheur de s’impliquer dans le projet. Et enfin une bonne partie de l’équipe des BLEUS, des petits jeunes qui en veulent et à qui je dois ma plus belle expérience de télévision.
Le casting a connu quelques changements en pré-production. Néanmoins, je suis sincèrement ravi du résultat. Durant la préparation, j’ai demandé à Patrick Chesnais où il était en 1968 et ce qu’il faisait : « J’étais sur l’île de White et j’écoutais Jimmy Hendrix et les Stones », m’a-t-il répondu. J’ai posé la même question à Daniel Prévost : « J’étais à Paris, je travaillais à la radio et j’écoutais du jazz et les Beatles.» Voilà. C’étaient les personnages ! Sur le tournage, ils se sont évidemment entendus comme larrons en foire. Le sommet étant atteint à la fin du film, lors de la baston entre ces deux types qui s’adorent et se chamaillent depuis trente ans. Tous ces comédiens venaient d’horizons bien différents, avaient des sensibilités, un humour et des façons de travailler très variés. Prévost est très demandeur de remarques, de conseils, à mille lieues de l’emmerdeur qu’il se plaît à paraître. Chesnais joue intensément à travers des subtilités de ton parfois microscopiques mais qui éclatent à l’écran. Et il sait être drôle en empruntant des chemins qui n’appartiennent qu’à lui. Sa scène avec le barman (joué par Lorànt Deutsch) est un sommet. Pendant le tournage, j’ai dû quitter le plateau pour ne pas éclater de rire et ruiner la prise de son. Judith Godrèche est d’un grand professionnalisme, immédiatement juste et, ce qui ne gâche rien, excessivement photogénique. Pas de prise de tête existentielle avec elle : elle comprend tellement vite ce qu’il faut jouer qu’on a davantage discuté avec elle des costumes que du personnage. Alexandre Astier, lui, a apporté une formidable dimension comique à son personnage, et je l’ai non seulement laissé faire mais encouragé. J’adore son humour. Je pense qu’il va prendre une place de choix dans le paysage cinématographique français. Je n’oublie pas Gérard Loussine, mon comédien fétiche, que je savais capable de tenir le choc face à Astier, lors de la scène d’interrogatoire - d’autant que, pour l’anecdote, cette scène centrale du film fut tournée le premier jour. Et puis Raphaël Lenglet, incroyable dans le rôle essentiel du petit policier de province, dont j’avais déjà apprécié le potentiel comique dans LES BLEUS et qui n’a pas démérité lors de sa confrontation finale avec Patrick Chesnais, une des scènes les plus fortes du film.
Beaucoup. Essentiellement, j’ai appris à me passer de story-board. HOME SWEET HOME s’est tourné en trente jours, en gros la moitié de ce qu’un film à budget « normal » aurait permis. Dans ces conditions, il faut à la fois savoir où l’on va et s’adapter en permanence. Pour le coup, mon expérience télé a été très utile : je n’ai pas peur de travailler vite. Je vais même jusqu’à dire que le temps pris sur un plateau de cinéma est parfois trop long, au détriment des enjeux et de la concentration. Enfin, j’ai appris à être indépendant, à avoir mon propre ton, même sur des commandes. Mon pied, c’est tourner, raconter des histoires. Que je le fasse en écrivant un livre ou en travaillant pour la télé ou le cinéma, le plaisir est aussi fort. Maintenant, pour une raison qui m’échappe un peu (surtout en France), le cinéma est plus prestigieux. Je suis donc très heureux d’y revenir.
C’est difficile à dire. J’ai travaillé un an dessus et n’y ai plus touché jusqu’à l’année dernière. Je me souviens avoir huilé la mécanique de l’intrigue, en me servant un peu plus de l’aspect légèrement policier pour faire avancer la comédie. Ainsi, le flic venu de Paris percute très rapidement qu’il n’y a pas plus de crime que de coupable, et va devoir trouver des prétextes pour rester. Mais l’essentiel était déjà dans le scénario de Bruno Cadillon.
Totalement. La réplique qui définit le mieux le film est dite par Judith Godrèche : « Normalement, la maison des parents, c’est là où on va quand on a besoin de se sentir à l’abri. » Pas de bol, ce n’est pas vraiment ce qui arrive à Claire, son personnage.
C’était en novembre 2007. Au début, il était question d’aller en Provence. Mais pour moi, l’histoire ne se déroulait pas en Provence, mais en province. J’ai donc pensé au Cher, une région où ma mère habite, où j’ai passé une partie de mon enfance - j’ai d’ailleurs logé chez elle durant le tournage, comme le personnage du film, je suis revenu dans le cocon familial ! Et le plus beau, c’est qu’on a trouvé sur place, à Sancoins, tous les décors tels qu’ils étaient décrits dans le scénario, qualitativement et géographiquement. Par exemple, la boutique de lingerie d’où le flic surveille l’héroïne au café, elle était là, avec le troquet juste en face! Et de là, ils devaient partir ensemble pour aboutir au salon de coiffure au terme d’une longue scène de dialogues... qui les a menés pile poil devant la porte dudit salon. Il a suffi d’installer les bureaux de production au beau milieu de la ville, dans une maison vide qui nous attendait. Je pense, au fond, que j’ai dû travailler le scénario en songeant inconsciemment à ces lieux que je connaissais par coeur. J’ai eu l’impression de tourner en studio. C’était finalement très confortable, intellectuellement parlant.
J’aime les petites villes de province, et je n’aime pas Paris, une ville dénaturée où il est impossible de respirer ou de circuler. Je n’y tourne que par obligation. Surtout, je n’aime pas qu’on sache où l’on est dans mes films. Les longs métrages qui vieillissent le mieux sont ceux dont l’histoire n’est située ni dans le temps, ni dans l’espace. Ainsi, dans HOME SWEET HOME, j’ai créé plein de fausses pistes. Si on s’attache aux détails, la chronologie du film est impossible : les téléphones mobiles sont des Ericsson vieux de 15 ans ; un des personnages a une R16 quand un autre conduit une 205 Peugeot ; il y a une mobylette, mais aussi un scooter, Claire écoute un vinyle de A-Ha... J’ai appliqué le principe que j’adopte en littérature : quand on écrit une scène dans la rue, on ne décrit pas la figurante qui passe au fond avec sa poussette, parce que ça n’a aucun intérêt. Au cinéma, on place cette femme avec sa poussette « pour que ça fasse vrai ». Eh bien, on peut ne pas le faire et on crée ainsi une distance avec la réalité. Tout ce qu’on montre doit donner du sens sans distraire ni décorer. Quand Judith Godrèche va acheter son pain, elle ne croise personne. Cela donne un sentiment étrange, la sensation d’une ville perdue. Ah si ! Il y a un figurant, mais il est accidentel : on l’aperçoit au fond d’un plan. Cela peut faire l’objet d’un jeu : c’est à qui le trouvera...
C’est bizarre, hein ! D’autant que ce n’est pas moi qui l’ai écrite ! En plus, cette scène n’a pas été simple à tourner. On avait deux jours pour la mettre en boîte. Au début on a eu du soleil. Et puis, il s’est mis à pleuvoir. Pour être raccord, on a installé des rampes à pluie. Sauf qu’ensuite, il s’est mis à neiger. On a attendu que ça se calme. Et on a fait au mieux. J’ai ainsi plusieurs versions de cette scène, avec toutes les météos possibles. Tous les détails seront dans un bêtisier qu’on a préparé pour le DVD.
Mais cette fois, comme dans DES NOUVELLES DU BON DIEU, c’est de comédie qu’il s’agit! Les cimetières apparaissent comme des lieux très attachants et très poétiques. On lit parfois sur les pierres tombales des inscriptions qui racontent en deux dates toute une vie. Par exemple, j’ai vu sur l’une d’un côté : « ci-gît Marguerite X », avec dates de naissance et de décès, et de l’autre : « ci-gît Marcel X », avec juste la date de naissance. Le type, bien vivant, avait non seulement déjà réservé sa place, mais déjà inscrit son nom près de celle qu’il avait aimée, comme s’il n’était plus qu’à moitié vivant. Dans le film, cette scène de cimetière est fondatrice : un passé y est évoqué, une histoire d’amour y commence, une trahison s’y prépare et un crime y est dénoncé. C’est la seule scène du film où tous les personnages sont présents au même moment dans le même lieu. La mort raconte énormément de choses sur la vie, finalement.